Comment on commence ?
Suite à de nombreux ateliers données, des spectacles et des rencontres sur scène avec des comédiens amateurs et des professionnels, j’ai souvent constaté que les débuts, la plateforme en improvisation semblait compliquée par ; je cite; « manque d’idées ou d’inspiration ».
Je vous propose à travers cet article de découvrir quelques méthodes que j’utilise pour installer la plateforme.
Dans un premier temps, comprenez l’image de la plateforme. C’est comme un plateau. Si vous le tenez en équilibre sur un ou deux doigts, il a de fortes chances de tomber. Par contre, à partir de 3 axes, piliers, il devient plus facile de la maintenir. À l’inverse… à vouloir en mettre trop, on se rend vite compte que beaucoup ne servent pas ! Apprenons donc à positionner correctement nos axes pour éviter d’être trop en déséquilibre pour commencer.

Sur les débuts d’une improvisation, le plus souvent, nous ne sommes pas suffisamment attentifs aux indicateurs qui s’offrent à nous. Ceux qui nous permettent de mieux orienter nos dialogues. Ceux qui font que nos actions deviennent logiques, organiques et non mécaniques ! Nous avons tendance à
- Mettre en place une phase longue de présentation mutuelle où, à tour de rôle chacun joue son personnage, cherchant pendant de longues minutes précieuses, comment rentrer en interaction avec l’autre.
- Faire une fusion presque directe, en rentrant en interaction avant tout verbale, sans rien savoir de l’autre, avec cet ego surdimensionné, de croire être capable de s’adapter à l’autre. Forçant parfois l’autre à abandonner son idée, ou à tenté de l’introduire… renvoyant à la première situation.
- Utiliser nos « martines » ! Nos personnages fétiches qu’on interprète facilement, mais qui sont davantage dans le physique, la posture, la voix que dans la construction mutuelle.
Il est évident que parfois les fusions fonctionnent et encore heureux. Mais je pense que vous gagneriez en efficacité avec ces quelques informations.
Il existe, dans les premières minutes de l’improvisation, voire les premières secondes selon la durée, des tonnes d’informations que nous mettons souvent de côté. Celles-ci permettent pourtant de mettre en place la plateforme d’improvisation de façon simple. Je vous propose de découvrir 3 méthodes sans ordre précis avec quelques exercices possible à réaliser.
PremièrE METHODE : La précision
Faire de l’improvisation, c’est comme votre reflet dans un miroir embué. On cherche tous et toutes à se voir dans ce miroir, alors, on fait des tentatives : on l’essuie, on le sèche, on le mouille. Le résultat final que nous cherchons est un reflet précis de notre personne. Une improvisation, c’est la même chose, on tente de clarifier les propositions pour comprendre plus nettement ce qui se joue et vers où on va. Parfois, on fait même semblant de comprendre pour se surprendre plus tard.
Faites donc en sorte que vos premières répliques répondent aux questions :
- Qui : qui je suis, qui est-il, quelle est notre relation ? Qui est le protagoniste ?
- Où/quand : Quel est notre environnement direct, quelle est l’époque ?
- Quoi : que racontons-nous actuellement ?
En atelier vous pouvez essayer de travailler cet exercice :
En 3 répliques
Les comédiens échangent trois répliques. Ils vont chercher au cours de ce bref échange à aller le plus loin possible dans l’établissement de leur relation commune, dans la description du QUI, QUOI, OÙ/QUAND
Pour cela, chacun d’eux ajoutera un peu d’information à ce qui aura été établi.
Par la suite, débriefez pour savoir si vous avez l’ensemble des éléments, puis recommencez jusqu’à que ça devienne instinctif.
Pour aller plus loin, vous pouvez aussi passer en solo sur 30 secondes. Les consignes sont les mêmes que pour l’exercice d’avant. Cependant, vous devez permettre au public de répondre aux questions suivantes :
- Quel est l’état du personnage ?
- Quel serait son défaut fatal ?
- De quoi a-t-il besoin pour évoluer ?
Cumulé, ces deux exercices vous permettent de clarifier votre situation et de percevoir plus rapidement le protagoniste (petit indice, c’est celui qui a le plus à perdre dans l’histoire) et d’entrevoir le conflit général, l’enjeu de votre histoire.
Pour faciliter les réponses à ces questions, exercer vous à être à l’écoute.
- L’écoute visuelle !
Écoutez dans quel état émotionnel semble être votre partenaire et son personnage. Que ressentez-vous vis-à-vis de ça ? Écoutez ses mouvements du corps, les tensions, les allers-retours. Observez la distance qui s’opère entre vous. Pourquoi si proche ? Pourquoi si loin ? Quelle serait la raison de cette distance ? Regardez-vous ! Vous en apprendrez plus qu’avec des mots.
Les réponses à ces questions ne seront peut-être pas expliquées dès le début, voire pas du tout. Cependant tentez de donner du contexte à la situation de base que vous installez car ce sont ces micro-expressions (celles que vous repérerez) qui vont vous permettre de donner de la profondeur à votre personnage.
Vous pouvez vous entrainer en vous regardant dans un miroir.
Micro-expression
- La joie
- rides des yeux
- bouche légèrement ouverte
- joues remontées
- torse/poitrine remontée
- rayonnant/solaire
- La surprise
- sourcils remontés
- yeux écarquillés
- bouche ouverte
- tête reculée
- La colère
- mâchoire crispée
- lèvres qui se resserrent
- sourcils qui froncent
- Le dégoût
- nez remonté
- lèvre inférieur qui rentre
- cou crispé
- Le mépris
- lèvres crispées
- petit sourire
- un sourcil relevé
- L’écoute auditive !
Écoutez les respirations (rapides, lentes, saccadées…) et la première réplique verbale de votre partenaire et demandez-vous : Pourquoi il me dit ça, à moi, maintenant ? La réplique a obligatoirement une importance sans quoi elle n’aurait pas lieu d’exister.
Pour exercer votre cerveau à écouter les informations vous pouvez jouer à l’exercice suivant :
Le Parano
Le comédien A (le parano) fait une action quelconque. Le comédien B rentre et installe la relation. Aucun événement ne doit arriver durant cette improvisation. C’est uniquement un dialogue simple. Cependant, à chaque réplique du comédien B, le comédien A regarde le publique et dit « il me dit ça parce que… » en extrapolant les raisons. Le comédien B ne doit pas réagir car il n’entend pas ces répliques de décrochage. Puis le comédien A répond de façon normale à la réplique du comédien B. Et ainsi de suite à chaque réplique.
Comédien B : Tu as eu le temps d’acheter du pain ?
Comédien A : (face public) il me demande ça parce qu’il n’a pas confiance en moi ? C’est certain qu’il n’a pas confiance en moi ! Il me prend pour sa femme de foyer, incapable de m’occuper de moi ! Incapable de sortir ! Ou alors il a un truc important à me dire, en fait il veut me quitter. Il m’aime plus du tout. J’ai grossi, je suis certaine que c’est pour ça !
(en répondant au comédien B) Oui, j’y suis allé, il est sur la table !
Comédien B : Tu es parfaite (et l’embrasse)
Comédien A : (face public) Quand un homme te dit que t’es parfaite, c’est qu’il a un truc à se reprocher. Il m’a trompé, j’en suis certaine. En plus il m’embrasse après ! C’est pour éviter que je parle. En fait je parle trop, il en a marre de moi et il va me mettre à la porte…
…
L’intérêt de cet exercice est, qu’il m’est en exergue l’importance de chaque réplique ou mouvement. Il vous permet de contextualiser votre personnage. De l’introduire sur une ligne temporelle, avec un futur que nous allons découvrir et surtout un passif qui nous est inconnu, mais qui, à l’instant T, nous présente le protagoniste. Celui-ci présente, ce que nous nommerons, un défaut fatal.
Le défaut fatal fait partie du protagoniste. C’est la résultante d’expériences passées qui génèrent, dans le présent, une résistance au changement. Une forme d’état émotionnel, psychologique ou spirituel dans lequel notre protagoniste est bloqué, mais qui, nous le découvrirons, a cessé d’être utile.
Deuxième METHODE : La routine
Une fois les premières répliques formulées, n’oubliez pas que nous n’en sommes qu’au commencement. Ne venez pas mettre d’événement directement ! Nous avons besoin de nous identifier aux personnages avant de le voir relever des défis improbables. Relisez l’article sur « Le public en improvisation » à ce sujet.
Quoi qu’il arrive au début « c’est normal ». On vient vous mordre le cou pour vous sucer le sang ? C’est normal, votre collègue fait ça tout le temps le matin ! Votre fille pleure parce qu’elle s’est faite larguer par sms ? C’est normal, leur relation n’allait pas bien depuis un moment et elle le savait. Votre maison vient de se faire dévaliser ? C’est normal, c’est une blague des voisins de la 5° rue, chaque année c’est un combat amical entre vous !
Cette démarche volontaire, nous permet d’installer les habitudes, la routine. Un livre ou un film ne commence JAMAIS par l’événement où dans de très rares cas. Prenez le temps de vous découvrir et de faire découvrir votre personnage, votre environnement.
Pour vous exercer, vous pouvez faire cet enchainement d’exercices :
Lèvres mimétiques
Le comédien A parle, pendant que B remue les lèvres de la manière la plus synchronisée possible. L’objectif étant de faire comme si on racontait exactement la même histoire en même temps.
Comme chez moi
Individuellement, les comédiens passent sur scène pour présenter une improvisation de 30 secondes à 1minute en solo, présentant un moment de leur journée. Ils doivent imaginer l’environnement comme chez eux.
Espace imposé
Le formateur présente l’environnement dans lequel les comédiens vont devoir évoluer. Il y préciser l’emplacement de chaque objet, ainsi que les dimensions. Puis par binôme, les comédiens présentent une scène de 30 secondes à 1 minute dans cet environnement.
Ma meilleure amie
Avec 2 à 3 minutes de préparation en amont, vous devez présenter une scène de maximum 3 minutes dans laquelle, 2 personnes se retrouvent après ne s’être pas vu depuis longtemps. Elles vont parler d’anciennes anecdotes vécues ensemble, parfois en la racontant en même temps.
Comédien A : Tu te souviens en cours de sport ?
Comédien B : Oui, avec Monsieur FROSSARD… à chaque fois il nous criait dessus avec cette petite expression débile…
Comédien A et B parlent en même temps
« Hé ho c’est bon là ? »
Comédien A : C’était la belle époque ! … On avait même notre petit check !
Comédien B : LE check !
Comédien A et B font le check ensemble
Troisième METHODE : Enfer ou Paradis
Enfin, dans les premières répliques, écoutez la tonalité employée. Plutôt joviale ou au contraire plutôt triste ? Une fois repérée, aller d’autant plus dans ce sens. Si tout va bien, emmenez-le au « paradis ». Faites-en sorte que tout aille pour le mieux. Si à l’inverse ça ne va pas, dirigez-vous vers les « enfers ». Continuez à enfoncer le personnage dans ses problématiques.
Ce principe permet, petit à petit, d’amener le protagoniste vers un évènement.
Dans « Bruce tout puissant » de Tom Shadyac sortie en 2003, avant d’avoir les pouvoirs de Dieu, Bruce Nolan joué par Jim Carrey vit des situations qu’il considère de pire en pire, provoquant ainsi la remise en question de sa vie.
Dans « Charlie et la Chocolaterie » de Roald Dahl, paru en 1964, notre protagoniste Charlie Bucket n’a pas une vie heureuse bien qu’il garde le sourire. Nous y découvrons la misère de cet enfant, puis de ces parents et des grands-parents alités. Puis c’est le jour de son anniversaire et son seul vrai cadeau est une tablette de chocolat dans laquelle il espère un ticket d’or. Ticket qui ne sera pas présent.
En travaillant votre écoute visuelle et auditive vous serez bien plus précis sur votre plateforme. Il vous sera ainsi plus facile d’installer une routine en y repérant le paradis ou l’enfer et ainsi créer une bascule pour la suite de votre histoire.
